Portrait de Sufjan Stevens : regards croisés de trois passionnés

Dix questions pour évoquer Sufjan Stevens, c’est peut-être peu mais Erwan (blogueur musical aka The Man Of Rennes), David Piedo (bassiste du groupe Palm) et Sylvain (webmaster de Pop is on Fire) ont les mots pour brosser un portrait de cet artiste captivant et fascinant. Revenir sur sa discographie, par le prisme de passionnés, c’est le jeu de cette interview croisée. C’est entrer dans l’intime de chacun, confronter ses ressentis, partager beaucoup de convictions, et nous replonger dans ce que nous aimons chez Sufjan.

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Comment as-tu découvert Sufjan ?

Erwan : Je crois que la première fois que j’ai entendu parler de Sufjan Stevens, c’était sur un blog en 2004, à l’époque de Seven Swans. J’avais dû écouter un ou deux titres mais bizarrement je ne suis pas allé plus loin et j’ai laissé ce nom dans un coin de ma tête pour le ressortir à l’été 2005 à la sortie d’Illinoise. C’est là que je suis devenu vraiment fan et que je l’ai réellement découvert si l’on peut dire.

Je suis tombé sur Illinoise et là, la révélation. L’impression de mettre la main sur un truc hyper rare, touchant et tellement beau qu’on a l’impression que c’est ce qu’on cherchait depuis tellement longtemps…

David Piedo : Ma découverte de Sufjan, c’est un peu comme une ascension par la face nord. C’est Richard, le guitariste de PALM, qui me l’a fait découvrir mais avec son premier coffret de noël. Soit 5 disques et 42 chansons de noël, un genre très américain mais que j’abhorre vraiment (les disques de Noël des Beach Boys ou de Sinatra sont vraiment des saloperies…). C’est un peu comme découvrir la pâtisserie en commençant par le Paris-Brest ou une Forêt Noire…
Mais y a quand même quelque chose qui m’a chatouillé l’oreille dans cette plâtrée de chansons sucrées, j’ai creusé, je suis tombé sur Illinoise et là, la révélation. Une vraie épiphanie. L’impression de mettre la main sur un truc hyper rare, touchant et tellement beau qu’on a l’impression que c’est ce qu’on cherchait depuis tellement longtemps…

Sylvain : Très certainement suite à une chronique de mon magazine préféré Magic. En 2004 donc avec l’album Seven Swans que j’ai copié sur un cd vierge avant de l’acheter par la suite en vinyle.

sufjan_stevens_come_on_feel_the_illinoiseQu’est ce qui te plait, te touche dans sa musique ?

Erwan : Pas facile à dire… J’aime beaucoup sa voix très douce, et à la découverte d’Illinoise j’ai aimé le mélange de chansons folk très calmes et de titres plus orchestrés. Quelque soit le type de chansons qu’il propose, j’ai finalement l’impression qu’il trouve toujours la mélodie qui me touche.

David Piedo : Sa complexité, sa richesse harmonique et poétique et sa simplicité. Le fait que malgré des arrangements souvent dingues, les chansons de Sufjan Stevens sont évidentes. Elles tapent dans ce qui fait vibrer les tripes mais sans jamais céder à la simplicité.
Illinoise est un modèle d’arrangement folk, c’est tellement bien fait que ça file des complexes à n’importe quel musicien. Et pourtant, ça s’écoute très très facilement. The Age of Adz est hyper complexe, très difficile à appréhender et c’est pour cela qu’il confine au sublime. Et le dernier, très simple dans ses arrangements, très épuré est pourtant le plus chargé, le plus riche, le plus profond émotionnellement. Tout ça pour dire qu’il n’y a rien de simple ou de simpliste dans la musique de Sufjan Stevens. Il ne fait pas dans la recette, mais change tout et tout le temps. Le genre de musique que tu peux écouter 100 fois pour y découvrir à chaque fois de nouvelle choses, de nouvelles significations… Et pourtant, ça reste évident à écouter, c’est pas de la branlette conceptuelle.
Et y a aussi ce truc, ces traces de sang et de psychopathie derrière le profil du gendre idéal. Ce qu’il décrit parfaitement dans John Wayne Gacy Jr :

« And in my best behavior
I am really just like him
Look beneath the floorboards
For the secrets I have hid »

Se retrouver avec soi-même, choisir le bon moment pour écouter sa musique, je pense d’ailleurs qu’il faut être seul pour apprécier un disque comme Seven Swans à 100%.

MI0002546521Sylvain : Un peu comme sur les 3 premiers albums de Leonard Cohen, qui figurent parmi mes disques préférés, ce que j’ai aimé au départ chez Sufjan c’est son côté folk. Se retrouver avec soi-même, choisir le bon moment pour écouter sa musique, je pense d’ailleurs qu’il faut être seul pour apprécier un disque comme Seven Swans à 100%. J’adore l’indie pop, j’en écoute énormément mais j’aime tout autant le folk comme par exemple l’album de Papa M « Whatever, Mortal » (2001) qui est une merveille selon moi. A pleurer. Depuis quelques jours j’écoute en boucle le nouvel album de The Apartments « No Song, No Spell, No Madrigal », magnifique et bouleversant, c’est cela que je recherche et que je trouve chez Sufjan.

Y a-t-il un album en particulier ?

Erwan : Illinoise forcément parce que c’est celui par lequel toute mon histoire avec Sufjan a commencé. Même si je crois que si je devais choisir un album préféré ce serait Seven Swans, plus court et donc absolument parfait d’un bout à l’autre.

David Piedo : J’aime tous ses albums, mais je ressens vraiment une émotion particulière avec The Age Of Adz. Sans doute parce que les conditions dans lesquelles je l’ai découvert. A cette époque, je passais énormément de temps en voiture, je faisais genre 600/700 bornes par semaines et j’ai vraiment écouté en boucle ce disque, je l’ai disséqué sans jamais réussir à en épuiser toutes les couches…
Et puis c’est sur cette tournée que j’ai vu Sufjan Stevens sur scène, ça a forcément un goût particulier !

Sylvain : Je trouve la face A de Seven Swans parfaite ! Ce dernier titre Sister plus électrique avec simplement des choeurs et Sufjan qui chante juste à la fin, j’adore. J’ai pris une belle claque aussi avec « Come on Feel the Illinoise », je trouvais qu’il y avait tout sur ce disque, de la mélancolie mais aussi ce côté joyeux avec des chansons très orchestrées. Je l’ai écouté en boucle à l’époque.

Cinq morceaux préférés ?

Erwan : Mes deux préférés ont toujours été Sister Winter et The Owl And The Tanager. J’aime beaucoup They Are Night Zombies!! They Are Neighbors!! They Have Come Back From The Dead!! Ahhhh! sur Illinoise et sur le dernier album Should Have Known Better est entré directement dans mes préférés. Et j’ajoute In The Devil’s Territory pour que le banjo et Seven Swans soient représentés.

David Piedo :
1 – Vesuvius
2 – Impossible Soul
3 – All Delighted People
4 – Chicago
5 – John Wayne Gacy Jr.
J’ajoute à ça You Are The Blood, sur la compilation Dark Is The Night. Un morceau cinglé. Complètement mystique.

Sylvain : 
1 – The dress looks nice on you
2 – In the Devil’s territory
3 – All Good Naysayers, Speak Up! Or Forever Hold Your Peace!
4 – They Are Night Zombies!! They Are Neighbors!! They Have Come back from the Dead!! Ahhhh!
5 – John Wayne Gacy Jr

Est-ce qu’il y a un moment où tu as lâché prise ?

Erwan : A la sortie de Age of Adz j’ai eu du mal à me faire à la nouvelle orientation électro et je pensais ne pas réussir à aimer cet album mais finalement il m’a eu à l’usure. J’ai eu peur avec Sisyphus ensuite qu’il se cantonne dans ce style mais le dernier album m’a rassuré !

David Piedo : J’ai vraiment flippé pour lui lorsqu’il a sorti Sisyphus cette merde de collaboration avec Son Lux et Serengeti. C’est faible, indigent presque. Complètement grotesque.
Mais derrière, il nous a sorti Carrie & Lowell et on est bien obligé de s’incliner : ce type est beaucoup trop fort.

Sylvain : Lâché ? Oui avec son projet Sisyphus, ce n’est pas mon truc, beaucoup trop de vocodeur pour moi. Et je n’ai pas fait l’effort de pousser l’écoute de The Age of Adz, j’ai même eu l’impression de le perdre définitivement.

Carrie & Lowell est un album très dépouillé, le plus simple de tous ses disques, avec toutefois l’apport des expérimentations des dernières années par petites touches très subtiles qui rendent les chansons encore meilleures

Quels sont tes ressentis sur son dernier album Carrie & Lowell ?

Erwan : Je le trouve merveilleux évidemment (parce que je ne crois pas avoir vu un seul avis négatif sur ce disque), un vrai retour au Sufjan que j’aime après les détours de Age of Adz ou Sisyphus. C’est un album très dépouillé, le plus simple de tous ses disques, avec toutefois l’apport des expérimentations des dernières années par petites touches très subtiles qui rendent les chansons encore meilleures (je pense à la deuxième partie de Should Have Known Better ou aux chœurs autotunés de All Of Me Wants All Of You par exemple). Les textes sont également magnifiques : avec le dernier album de The Apartments, on a en ce printemps deux disques de deuil très beaux et très tristes.

David Piedo : C’est sublime, c’est simplissime dans la forme et tellement puissant dans le fond. Une guitare, une voix, le minimum de matos pour sortir des chansons qui tapent dans les tripes. 4th of July est absolument magnifique, une des plus grandes chansons jamais écrites sur la mort d’un proche. C’est bouleversant. Celui qui n’a pas la larmichette à l’œil en l’écoutant n’a pas de cœur et c’est triste pour lui.
Pourtant, c’était pas gagné. Le plan « j’enregistre tout seul, en lo-fi, dans ma chambre », y en a plein à l’avoir fait avant (PALM ou Springsteen, pour les plus grands d’entre eux). Et pourtant, là encore, il tape dans le mille. Trop fort, ce mec est trop fort.

Sylvain : Peut-être que c’est son meilleur album mais je ne le sais pas encore, j’ai pris mon temps pour le découvrir et je le découvre encore aujourd’hui. Mon titre préféré est Fourth of July et à la première écoute de Carrie & Lowell, je me suis dit « pourquoi tout l’album n’est pas comme cela, au piano ». Quel titre !

Qu’est ce que tu penses de ses projets parallèles, ses collaborations (les coffrets de noël.., Sisyphus par ex) ?

Erwan : Sisyphus je n’aime pas du tout, trop d’électro, d’autotune et de hip-hop pour moi. J’avais bien aimé le film The BQE et sa BO, même si je mentirais en disant que je la réécoute régulièrement. Par contre j’adore les coffrets de Noël, je les ressort tous les ans fin décembre. On trouve quand même quelques-unes de ses meilleures chansons sur ces deux coffrets, notamment le volume V avec Sister Winter, Star of Wonder ou Jupiter Winter.

David Piedo : Sisyphus, c’est une daube infâme, c’est gênant tellement c’est nul. Les coffrets de noël, je fais l’impasse. Je me contente parfaitement de sa discographie officielle…

Sylvain : Au moins il tente des choses mais j’accroche moins ou pas du tout. Par contre j’ai bien aimé sa participation à la compilation Dark Was the Night (2009, 4ad) avec le titre You Are the Blood qui s’enchaîne parfaitement avec Buck 65.

Le meilleur souvenir c’est l’ouverture du concert à l’Olympia avec un Seven Swans incroyable, qui commence avec un filtre devant la scène puis le filtre se lève et la chanson s’envole quand Sufjan déploie ses ailes

Tu l’as déjà vu en concert ? Quel souvenir te reste en tête ?

Erwan : Oui je l’ai vu sur la tournée Age of Adz en 2011, à l’Olympia et le lendemain au Cirque Royal à Bruxelles. Je crois que le meilleur souvenir c’est l’ouverture du concert à l’Olympia avec un Seven Swans incroyable, qui commence avec un filtre devant la scène (qui servait à projeter des images) puis le filtre se lève et la chanson s’envole quand Sufjan déploie ses ailes (au sens propre). Incroyable souvenir !

David Piedo : Oui, à l’Olympia, pour la tournée The Age Of Adz. Le plus beau concert de ma vie. C’était grand, c’était fou, c’était magique. J’en ai encore la chair de poule. Les ballons qui tombent du plafond pour Chicago, tout le groupe sur scène comme des mômes en transe. Y a pas de mots tellement c’était beau.

Sylvain : Je n’ai pas eu la chance de le voir !! Juste une fois avec The National au Primavera Sound festival en 2011 où il a fait une belle apparition, avec son chapeau de paille, pour participer aux choeurs. Un excellent souvenir.

Une envie ? Un regret ?

Erwan : Le regret c’est d’avoir raté la tournée Illinoise, ça devait être merveilleux, avec notamment Shara Worden et Annie Clark qui l’accompagnait. Une envie ? Voir Sufjan un jour en Bretagne, à la Route du Rock par exemple (oui c’est plus un rêve irréaliste qu’une envie).

David Piedo : J’espère que ça sera au moins aussi bien en septembre, au Grand Rex. J’espère qu’il va continuer à faire de grands disques.

Sylvain : Un disque sans banjo, seul au piano ? J’ai aussi l’impression que Sufjan a explosé médiatiquement ces derniers mois, un peu comme The National à l’époque… J’espère qu’il ne va pas se perdre en route, on verra bien.

Sufjan en 3 mots

Erwan : Petit génie pop
David Piedo : Encore. Encore. Encore.
Sylvain : Folk – Alone – Etats

Un grand merci aux garçons pour ce papier ! Manu.B

sufjan
Sufjan, le chat d’Erwan veille sur les disques de Sufjan.




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